Conférence prononcée lors de l’assemblée générale 2026 par M. Massimo Carloni, lauréat du prix Montesquiou 2025 pour son ouvrage La sovranità delle cose eterne. Montesquiou, Proust e la Recherche – Massimo Carloni

 

LUIGI GUALDO, un bohémien doré de la littérature franco-italienne

Issu d’une noble famille lombarde du côté maternel, Luigi Gualdo est né le 9 février 1844 à Milan. Après avoir publié en Italie un recueil de Novelle en 1868, il commence à fréquenter le milieu littéraire parisien, surtout les parnassiens et le cercle intime de Théophile Gautier, par qui se rapproche des maîtres de cette génération : Flaubert, Leconte de Lisle, Banville, Barbey d’Aurevilly. [3] Il se lie de profonde amitié avec François Coppée, qui est séduit par sa grâce maladive, et avec Paul Bourget. C’est probablement dans le salon de la baronne Annette de Poilly que Gualdo rencontre le jeune Montesquiou.

[4] Malgré leur différence d’âge, Luigi et Robert étaient unis par des affinités électives. Nobles, rentiers, physiquement minces, ils furent déclarés inaptes au service militaire. Insensibles et indifférents à toute emploi stable, ils penchent précocement vers le vagabondage esthétique et littéraire. Célibataires impénitents, raffinés dandy aux manières élégantes, Luigi et Robert accordaient au plaisir de la fréquentation mondaine un sens inné de réserve, d’introspection tendant à la poésie, à la mélancolie. Affligés par la fatigue de vivre, par le spleen baudelairien, ils se proposaient de transfigurer la banalité de l’existence quotidienne par l’art, le rêve, le voyage.

Le début de leur amitié est marqué par l’hommage que Gualdo fait au comte Robert de son deuxième livre français, Mariage excentrique. Dans sa première lettre retrouvée, du 16 janvier 1881, Gualdo s’excuse auprès de son ami pour son «impardonnable silence», en se plaignant de «l’invincible paresse, des ennuis constants» qui le hantent. Les deux correspondants s’échangent réciproquement de photographies, Gualdo rappelle à son ami la promesse de lui envoyer ses deux profils. Mais, au-delà des images, la curiosité de l’ami italien concerne les œuvres inédites du comte Robert, en particulier Mlle Tocanier, première version du roman La Petite Mademoiselle, dont Gualdo a lu quelques extraits. En passant Luigi ne manque pas de louer chez Robert le « Poète très original », de réclamer les « vers exquis » qui remplissent ses cahiers, dans l’attente de voir enfin publiés ses ouvrages complets. Incorrigible coureur de jupons, il demande aussi des nouvelles des « femmes que vous enfermez dans vos sonnets ».

[5] Au printemps de 1883, Gualdo remercie Montesquiou pour l’envoi des «vers sur le vélin volant, exquis, d’une forme et d’une musique parfaites; j’en suis obsédé et les répète constamment». L’ami italien rend la gentillesse en envoyant son nouveau volume en vers, Le Nostalgie. Montesquiou en choisira un poème, Alla Sera, pour se lancer dans une « littéraire, littérale, délicieuse et baudelairienne traduction » – c’est Gualdo qui souligne – qui enverra à son ami. Mais le comte commet une faute en traduisant le mot «sventura» par «aventure». L’extrême politesse de Gualdo transforme l’étourderie de l’ami en une licence poétique qui améliore la musicalité de la lyrique : «que vous avez raison de vous tromper ! et combien je préfère au mien le vers : Cesser la joie et céder l’aventure» lui-écrit. Montesquiou insérera la traduction dans son premier recueil poétique, Les Chauves-souris avec un nouveau titre, Chiaroscuro.

[6] En juin 1883 Gualdo écrit à son ami français pour s’informer sur les sages transformations que le comte Robert réalisait dans son «sanctuaire» du Quai d’Orsay . À ce propos Luigi envoie une épître spleenétique, l’une des plus belles et inspirées écrites à son ami d’outre-Alpes. La missive fait allusion à la demeure féerique du Quai d’Orsay, mais surtout à la philosophie de l’ameublement, à l’idéal de vie retiré, à l’abri des ennui quotidiens. Écrit Gualdo : 

[7] «Le sage ne serait-il pas celui qui saurait se créer une atmosphère artificielle et faire d’une simple draperie aux couleurs éclatantes un rempart plus fort qu’un mur d’airain entre sa propre vie et le monde extérieur ? Celui qui dans un réduit étroit, somptueux et sombre, enfermerait l’essence même de ses pensées vagabondes, fixerait la variété même de ses rêves dans la riche folie figée des objets presque vivants qui de ses sentiments entrevus, des passions évitées n’accepterait que la couleur et la forme, et se contentant de voir les sensations, ferait des vers exquis sur un coin de table resté seul vide ? Voilà pourquoi je pense à vous et je v’envie, puisque seul vous avez su réaliser cet idéal, qui contient aussi sa mélancolie, mais donne des jouissances absolues».

[8] Montesquiou se reflète dans cette lettre et choisit un vers poétique : «la riche folie figée des objets presque vivants» comme épigraphe au poème Transfusion dans les Hortensias bleus.

Après avoir passé une période de vacances avec Robert à Saint-Moritz, Gualdo évoque par lettre les « jours charmants où nous engandînames ensemble» , et regrette « les heures passées dans votre petit salon esthétiquement décoré en écoutant des vers rares au milieu de fleurs rares. Et de vos vers, dont j’ai gardé le sens et la musique dans ma tête, je souffre de ne pas me rappeler les mots». Pendant les vacances en Engadine, le comte Robert connut les Somaglia, famille de l’haute aristocratie lombarde et amis de Gualdo. Impressionné par la jeune Maria Somaglia, âgée de quatorze ans, «élancée, délicatement belle et spirituellement naïve», Robert pria Gualdo de demander pour lui aux parents la main de leur fille. Mais la Comtesse ne veut marier sa fille que dans cinq ans. «Ne trouvez-vous pas que l’attente serait un peu longue ?», lui écrit Gualdo. En effet, après quelques années d’engagement mutuel, les fiançailles ont échoué.

[9] En 1885, Montesquiou reçoit de Gualdo «une étrange photographie» sans nom ni épigraphe. Y était représentée, écrit le comte Robert, «une pensive, mélancolique, presque douloureuse jeune femme, les yeux baissés, les cheveux peu coiffés, la mise discrète, la mine découragée, en l’attitude la plus simplement désespérante». Inspiré par cette vision, Robert improvise un poème-portrait en vers qu’envoie à son ami italien avec un point d’interrogation. La réponse de Gualdo ne se fait pas attendre : «La Duse». Le poème sera publié dans les Hortensias bleus avec ce titre et cette dédicace : «Vacua vidua (Sur un portrait d’Eleonora Duse) A Luigi Gualdo». Ami intime de la Duse, Gualdo la présentera à Montesquiou, lequel de sa part favorisera la rencontre de l’ami avec l’autre reine du théâtre, Sarah Bernhardt.

[10] Gualdo participe à l’onéreuse souscription pour l’édition de luxe du premier livre de Montesquiou Les Chauves-Souris, et reçoit un précieux exemplaire orné d’une somptueuse dédicace: « À Monsieur Luigi Gualdo / Elégant romancier et délicat poète du doux pays où résonne le sì’ – et dont j’ai interprété, un musical nocturne. En rythmique ratification De mon affectueuse estime». Gualdo répond en composant une ode.

Au cours de l’été 1893, Gualdo a une première attaque de la maladie qui le consumera dans quelques années. Avec courage il cherche à réagir au mal. En octobre il est de retour à Paris et se rend à Versailles, où Montesquiou vient de s’installer. Mais le mal n’a pas de répit et depuis les premiers jours de janvier 1894 Gualdo a les jambes paralysées et ne peut plus marcher seul. Le 17 janvier il est forcé de déserter la première conférence publique de Montesquiou sur Marceline Desbordes-Valmore: «Parmi les choses que je regrette, je ne regrette rien autant que de ne pouvoir assister à votre lecture à la Bodinière».

[11] Après un séjour de cure dans le Midi, Gualdo rentre à Paris le 22 octobre 1895 et écrit à Montesquiou une touchante lettre : «je suis arrivé ici incognito, avec une fausse barbe… si vous ne craignez point de voir un invalide, auquel il coûte beaucoup de se montrer encore en tal état, adressez-moi un mot pour me donner un rendez-vous où il y ait peu d’étages à monter», car désormais il marche appuyé sur deux cannes.

Nominé chevalier de la Légion d’Honneur en 1896 pour s’être fait, tout au long de son existence, ambassadeur officieux de la culture, dès l’octobre 1897 Gualdo ne quitte plus sa chambre dans l’Hotel Campbell à Paris. D’Annunzio va lui rendre visite. Après quatre heures entre la vie et la mort, Luigi Gualdo expirait le 15 mai 1898. Aux funérailles, dans l’église de Saint-Philippe-du-Roule, sont présents, entre autres, Coppée, Montesquiou et la marquise de Casa Fuerte.

Plus de vingt ans après, en rédigeant ses mémoires, lorsqu’il devra évoquer sa demeure féerique du quai d’Orsay, Montesquiou se souviendra des mots de « l’aimable et habile littérateur milanais ». Le vers poétique de Gualdo «La riche folie figée des objets presque vivants», placé en épigraphe au chapitre, décrit à merveille comme l’extravagant décorateur avait réussi à donner forme à la «variété même de ses rêves », en donnant asile à « l’essence même de ses pensées vagabondes ».

FLAVIA DE CASA FUERTE, la prêtresse de la Lune

[12] Dans sa première œuvre poétique Les Chauves-Souris, Robert de Montesquiou unit au mystère de l’oiseau crépusculaire une dédicace indéchiffrable composé d’une sorte de hiéroglyphique de huit lettres majuscules suivi de ces mots : « Personne sidérale / je présente ce zaïmph». Le zaïmph est le voile sacré qui rend invisible la déesse lunaire Tanit, protectrice de Carthage, à laquelle est dévouée la vierge Salammbô, héroïne du roman de Flaubert. Les lettres renvoient aux titres, prénoms et noms de la dédicataire.

L’énigmatique déesse lunaire, enveloppée dans le manteau littéraire qui la rend invisible aux mortels, est la dame napolitaine Flavia de Balsorano, marquise de Casa-Fuerte après son mariage avec Pierre Alvarez de Toledo, marquis de Casa-Fuerte, diplomate espagnol et petit-fils de l’impératrice Eugénie. Flavia donnera vie en rue Cambon à un salon raffiné fréquenté par Edmond Polignac, Pierre Loti, Montesquiou, Louis Ganderax, Luigi Gualdo, les peintres Whistler, Helleu et Blanche, les musiciens Fauré et Reynaldo Hahn, tous séduits par la « immatérielle beauté » de l’hôtesse.

[13] A la mort prématurée de son mari, en 1890, Flavia reste seule avec son fils Illán, âgé de huit ans, et revient souvent à Naples chez sa famille et dans le domaine de Balsorano. Le jeune Illán grandit en fréquentant le milieu artistique et en développant une prédisposition pour la musique et la poésie. Choyé par Montesquiou, ami de Lucien Daudet et Proust, qui est séduit par la sonorité de son nom, Illán inspirera à Gabriele D’Annunzio le personnage d’Aldo dans le roman Forse che sì forse che no, et traduira en français quelques œuvres du Vàte.

Dès qu’ils se sont rencontrés en 1883, entre Flavia et Robert nait immédiatement une amitié esthétique et spirituelle, platonique sans doute, faite de tendresse et de dévotion, si bien que le comte élit la marquise à nymphe égérie de ses poèmes : «Elle porte une lyre où palpitent mes nombres», récite un de ceux-ci intitulé Regina. Charmé par «son âme de neige, par son cœur d’hermine, par son corps lilial», Robert fait de cette beauté éthérée «une idole choisie», un objet de culte.

[14] Flavia a un profil de Cléopâtre qui s’harmonise bien avec le pâle ovale du visage et les pommettes saillantes. Les yeux, clairs et félins, « incurvés vers l’extérieur comme la feuille de lys », sont relevés aux angles dans une expression souriante, que pourtant la bouche énigmatique, joyeuse et douloureuse à la fois, ne manifeste pas. Il en résulte un contraste irrésistible, qui évoque une sérénade de Mozart, remarque Montesquiou. Les sourcils délicats soulignent la front large, noble, pure, blanc comme le marbre de Carrare, surmonté par le casque sombre de la chevelure qui tombe doucement sur le dos. Si le regard et le sourire énigmatique de Flavia évoquent des traits léonardesques, sa pâleur exsangue et diaphane incarne le clair de lune. C’est pourquoi le comte fait de cette «créature incomparable» chargée de mystère une prêtresse de l’astre nocturne. Son entrée dans un salon est une vraie apparition, son mouvement est majestueux, surnaturel comme le vol d’une fée. 

Montesquiou aurait tenu à remettre en mains propres à son égérie l’édition rarissime et privée des Chauves-souris. Mais, comme arrivera à Proust avec ses muses inspiratrices, la nymphe de Montesquiou ne se montre pas à la hauteur de son monument poétique. Lorsque Robert veut lui rendre visite pour remettre un exemplaire de son livre, Flavia décline la rencontre sous prétexte d’un départ en villégiature à Guéthary. Le poète demanda à l’amie de surseoir de vingt-quatre heures à son voyage. Elle dut refuser. Le comte déçu lui envoya un télégramme laconique: «Le livre dont vous entendez parler aujourd’hui vous est intégralement et mystérieusement dédié et pourtant vous partez». Malgré cet incident, Flavie « apprécie plus que tout le monde » le livre dédié qui ne quitte pas son chevet.

[15] Durant son séjour à Naples en décembre 1900, Flavia rencontre son amie romancière Matilde Serao et la persuade de consacrer un article aux œuvres poétiques de Montesquiou. L’hommage sortira dans Il Mattino du 14 janvier 1901. Flavia, enthousiaste s’empresse d’envoyer à l’intéressé « ces lignes vibrantes lues par l’Italie entière ». A l’instant Robert demande à la marquise une traduction française de l’article. Pour consolider leur relation Montesquiou envoie à Matilde Serao, « Femme de Cœur et de Génie », ses dernières œuvres : Les Paons, Autels privilégiés et un article sur le peintre Boldini, paru dans la revue Les Modes. Matilde répond en chargeant Yturri, de passage à Naples, de porter au comte son dernier roman traduit en français, La vie en détresse, avec cette dédicace : Au comte Robert de Montesquiou. O poète, seul l’idéal est réel.

Pendant quelques années, la romancière napolitaine rencontre le poète lors de ses vacances d’été à St. Moritz, où se retrouvait la crème de l’aristocratie européenne avec des écrivains, des artistes, des cosmopolites venus de partout. Le caricaturiste Cir a dépeint un Montesquiou élancé discutant passionnément avec Matilde Serao sur une route de montagne en Haute-Engadine, tandis que Sem les a représentés en queue pour les billets de la « Saison italienne à Paris ».

En septembre 1904 Matilde présente aux lecteurs du Giorno deux sonnets extraits de Prières de tous de Montesquoiu et se dit prête à organiser pour lui des conférences à Rome et à Naples. Mais le comte tergiverse jusqu’à décliner l’invitation : il ne se fera pas missionnaire des lettres dans la terre italienne, comme il l’avait été pour l’États-Unis.

Le 7 décembre 1904 dans le somptueux cadre du Pavillon des Muses, Montesquiou donne une réception artistique en l’honneur de Matilde Serao de passage à Paris, avec les musiques de Reynaldo Hahn et les lectures poétiques d’Hugo, Baudelaire, Sully-Prudhomme et Anna de Noailles. Déjà malade la marquise de Casa Fuerte ne peut présider à ce mariage littéraire qu’elle avait, selon Montesquiou, si ardemment désirée et favorisée avec son « gracieux parrainage ».

C’est précisément à cette époque que la figure exsangue de Flavia, voilée par un halo d’exil et d’adieu, se dirige prématurément dans ce pays d’ombre et d’éclat d’où semblait provenir. Frappée par la tuberculose qui la réduit presque à la cécité, Flavia de Balsorano erre ces derniers temps entre le sanatorium de Territet et l’Italie du nord. En décembre 1904, de son refuge sur le lac Léman, elle envoie un dernier mot à Montesquiou : « Votre souvenir, cher ami, est venu mettre une note moins sombre à mes tristes pensées. Ces lignes non écrites par moi vous diront dans quel état de souffrance je suis». Elle signe seulement les deux premières lettres de son nom : Fl.

La marquise de Casa-Fuerte décide malgré cela de partir pour Naples et écrit à son amie Matilde Serao : «Je viens vers vous, mais ne le dites pas. Je suis une ombre qui va chercher la paix». La maladie l’oblige à s’arrêter sur le chemin à Milan. De là, quelques jours plus tard, profitant d’une trêve du mal, il rejoint Nervi. Dans cette ville portuaire de la côte ligure, à la suite d’une crise d’urémie, le 18 février 1905 Flavia ferma pour toujours ses yeux de Joconde, voilés par des larmes roses, qui rappelaient à Montesquiou les «plumes d’hirondelle».

[16] Flavia de Casa-Fuerte vivra désormais seule dans les vers de l’ami-poète. Dans l’édition définitive des Chauves-souris, aux lettres sibyllines de la première édition le comte substitua une dédicace claire : « A la mémoire de Flavie de Balsorano, Marquise de Casa Fuerte, A cette merveilleuse morte / Qui fut Une entre les vivants…/ La blancheur de son noble geste, / Son attitude, son regard, / Son sourire, un peu d’Elle reste / Dans ce Livre, avec un peu d’Art».

Dans le deuxième volume de ses Pas effacés, Montesquoiu reparcourt le ciel de sa « prédilection esthétique », évoquant «une créature incomparable, la marquise de Casa-Fuerte, pour laquelle mon langage précieux de cette période, avait inventé le titre de personne sidérale». Le comte rappelle que «une année avant sa fin, un homme qui ne venait guère que de la connaître, me disait, avec conviction : ‘Elle est la raison du monde’ ». Montesquiou lui-même, résumant un vers de Giacomo Leopardi, avait écrit d’elle: «sola discolpa al fato» [Seule, elle disculpe le destin], «Le genre humain par vous est réhabilité».

BOLDINI, le peintre de la vie moderne

[17] Dans une lettre que Montesquiou adressa au peintre Boldini en novembre 1890, il est question d’un portrait de Whistler exécuté par l’artiste ferrarais et envoyé au comte. «Monsieur, Vous me donnez Whistler par Boldini. Je crois difficile de loger plus de choses en trois mots. Il est vrai qu’il y en a deux grands. Le nom du destinataire s’enorgueillit de faire trinité dans cette trilogie…»

La trinité constituée par Whistler, Boldini et Montesquiou commence à produire ses effets prodigieux. En février 1891 le comte engage des pourparlers avec l’artiste américain pour commencer les séances de son portrait, dont la gestation laborieuse, après une centaine de poses entre Londres et Paris, ne s’achèvera qu’avec l’exposition au Salon Champ de Mars en avril 1894.

Parallèlement à cette peinture, il semble qu’au printemps 1891 Whistler travaillait sur un autre portrait inachevé de Montesquiou, qui aurait dû s’appeler Impression de gris perle, et pour lequel le modèle a dû passer des mois à Londres et à Brighton, dans l’attente vaine d’une lueur cendreuse que Whistler jugeait nécessaire à son exécution. Probablement Boldini s’inspirera du projet avorté de Whistler pour son portrait de Montesquiou.

[18] Dans son tableau accompli Arrangement in black and gold: Comte Robert de Montesquiou-Fézensac, Whistler a réussi comme nul autre à saisir l’invisible et à extraire le caractère caché, ombrageux, crépusculaire du modèle, sa nature lunatique, bref, son côté Chauve-souris hésitant entre les ténèbres et la lumière.

[19] Dès 1890, un observateur mordant et malicieux de la vie sociale, le raffiné esthète Jean Lorrain, avait prophétisé, et en quelque sorte suggéré, leur heureux mariage artistique. Dans le Salon de cette année-là le chroniqueur, après avoir passé en revue quelques tableaux exposés par le peintre ferrarais, note parmi les visiteurs «un vrai Boldini, le poétique comte Robert de Montesquiou, d’une minceur et d’une exquisité inimitable de formes dans un complet gris de brume ou de papier brouillard, nuance et coupe d’une prétention charmante: évidemment Boldini est bien l’homme qui rendrait cette fuyante silhouette d’élégantissime des Esseintes».

En attendant de donner naissance à ce chef-d’œuvre, Boldini et Montesquiou ont l’occasion de se fréquenter, de s’apprécier et sûrement de s’influencer mutuellement. Dans Le Gaulois du 30 mai 1894 Proust signale la présence du peintre ferrarais au fastueux vernissage du Pavillon Montesquiou à Versailles. Deux ans plus tard Boldini, après avoir reçu l’édition originale des Hortensias bleus, écrit à l’auteur : «Cher comte, je passe mon temps à lire. Je continue en ce moment son adorable livre que je trouve charmant et d’un goût exquis».

Boldini est désormais compté par Montesquiou parmi les artistes élus chargés de « rajeunir l’extase des regards, renouveler l’appétit des sens » avec leurs œuvres. Par ailleurs, le comte démontre qu’il connaît l’évolution stylistique du maître ferrarais, depuis le temps où il était «exclusivement voué à des tableaux de genre, avec personnages menus et déguisés à l’Empire», jusqu’à «ces grandes figures si verveusement parisiennes».

[20] Pour Boldini peindre Montesquiou signifiait défier ses nombreux collègues qui avaient essayé de fixer sur toile sa silhouette frétillante, en particulier Whistler. L’occasion lui est venue en 1897 par une amie commune, Madame Olga Veil Picard, qui semble avoir commandé à Boldini, autre son propre portrait, celui du comte Robert. Le 12 avril de cette même année, Proust se rend dans l’atelier du peintre italien pour admirer en avant-première le portrait de son « professeur de beauté », que sera exposé le 24 du mois au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts.

Dans le tableau, le complet de Montesquiou adhère à sa silhouette tel qu’une seconde peau. Boldini enveloppe dans une redingote la figure élégante et souple du comte; la symphonie des nuances gris tourterelle est brisée par le noir de la cravate, nouée à la hâte, qui fait pendant aux moustaches frisés vers le haut, à la mouche sur le menton, aux sourcils et aux cheveux bruns, qui lui donnent un air méphistophélique, de dompteur du cirque. La figure se présente assise en face, mais la tête de profil dédaigne de se tourner vers l’observateur, pour exalter les traits olympiques, le front noble du modèle, qui contemple le bâton de marche, brandi par les magnifiques gants chevreau comme un sceptre dans la main du moderne souverain des choses transitoires.

Si Whistler avait donné de la couleur à l’âme ombragée et invisible de Montesquiou, Boldini a exalté l’enveloppe corporelle nerveuse d’un magicien des arts et des lettres, réalisant une icône éternelle, l’essence étincelante, raffinée et élégante de la Belle Époque.

Montesquiou, Narcisse moderne, se reflète avec complaisance dans le chef-d’œuvre de Boldini, au point de lui écrire : « Un personnage de Shelley, le Mage Zoroastre, se rencontra, un jour, lui-même, en se promenant dans son jardin. La même chose vient de m’arriver, en bien plus beau, puisque ce second moi-même rencontré par le premier, est signé de vous».

[21] En janvier 1901, Montesquiou aura l’occasion de rendre le petit morceau d’éternité qui lui était offert par le portrait de Boldini, en consacrant au maître, dans la revue Les Modes, un article intitulé « Les peintres de la Femme. Boldini». Il est compté parmi ces artistes fascinés par l’Eternel Féminin, lequel dans son cas «pourrait s’appeler l’Universel Féminin : la Parisienne !» Charnelle, élégante, séduisante, la femme-fleur boldinienne est un mélange vertigineux entre peau et tissu. Son œuvre oscille d’après Montesquiou comme un pendule entre parisianisme et modernité.

Selon un précepte esthétique cher à Baudelaire, que Montesquiou épouse pleinement, l’artiste doit «dégager de la mode ce qu’elle peut contenir de poétique dans l’historique, de tirer l’éternel du transitoire», car chaque époque a sa propre toilette, ses héros, ses nymphes et ses divinités. Dans son œuvre, le peintre ferrarais s’est montré fidèle au comte Robert, selon lequel la mission du portraitiste est de «proroger à travers les âges, cette ‘lumière de l’âme, cette ‘aumône inconsciente’ que fut leur beauté».

[22] Montesquiou a été ravi par un autre tableau de Boldini, le portrait de la commune amie Marquise Casati qu’il considérait «son chef-d’œuvre, si, avec ce Maître, l’on n’avait toujours l’embarras du choix». Le comte voit dans la Casati boldinienne une chasseuse d’hommes moderne : «la Diane d’une chasse en gants gris perle; ses lévriers sont devenus des sloughis; le vert platane s’est transformé en un chapeau à plumes, bien plus grand que l’arbre, et les verts coudriers se sont changés en violettes de Parme». Inspirés par Montesquiou, on se souvient encore de deux autres tableaux de Boldini : un Ibis rutilant dans le Palais rose au Vesinet, daté 1910, et la Vasque dit de la Montespan, relique en marbre rose appartenant à la favorite de Louis XIV et découverte par Yturri.

Bien que le tableau de Boldini – incroyable oubli – ne soit pas décrit dans les mémoires posthumes de Montesquiou, celui-ci, en juin 1921, dédia et envoya au maître ferrarais un poème inspiré du portrait :

Robert de Montesquiou considère la canne

Qui lui vient de Louis XV et d’Edmond de Goncourt ;

L’Instrument tient du luth et de la sarbacane,

L’harmonie y murmure et le sarcasme y court…

[23] Cette même année, le poète consacrera son recueil Diptyque de Flandre, Triptyque de France : «Au Maitre BOLDINI / son modèle, / qui lui devra de vivre / au-delà des jours changeants»

[24] Tout le monde sait que Montesquiou avait un côté mordant irrésistible, qui n’épargnait rien et personne, même pas ses amis. Dans ses cahiers posthumes, nous trouvons un bon mot réservé à Boldini, intitulé PORTRAIT D’UN PORTRAITISTE :

«Voici un mot extraordinaire. Je l’attribue à Madame Straus dont il porte assez la marque verbum pingens [le mot pittoresque], concision, férocité. C’est le portrait verbal, cette description imagée du physique de Boldini « Un crapaud allant aux fraises».

D’ANNUNZIO, L’aviateur du verbe

Dans un article paru dans Le Gaulois le 15 octobre 1895, Montesquiou loue le poète D’Annunzio « aujourd’hui l’une des plus rares fleurs littéraires de l’Italie, fleur aux philtres pénétrants et dont légitimement s’enorgueillit sa terre natale; calice vers lequel sont aussi tournés tous les flairs avertis et les curiosités affinées».

[25] La rencontre manquée avec l’Immaginifico a lieu le 21 janvier 1898, le soir de la première de la Ville morte, tragédie en cinq actes de Gabriele D’Annunzio, qui voit Sarah Bernhardt dans le rôle de la protagoniste Anna. L’attente du comte est telle que l’impact sur la réalité est fatalement décevant, car, comme il notera dans ses mémoires, il est puéril de «vouloir faire des auteurs préférés de notre esprit, les amis élus de notre cœur».

Le coup de foudre de l’amitié a lieu douze ans plus tard, grâce à une amie commune, la duchesse Ruspoli, qui rapporte au comte une gentille phrase du Vate à son égard. À la recherche de castes fraternités artistiques, avec lesquelles sceller un pacte pour le beau et le sublime, Robert est au septième ciel, pour la première fois il savoure l’extase de se sentir «tendrement aimé par un homme de génie». Le comte décide de contracter « un engagement sentimental et presque religieux, d’une année», au service de D’Annunzio.

L’église du Palais Rose est décorée pour accueillir dignement l’épiphanie du dieu qui se manifeste le 1er juin 1910. Montesquiou offre à l’auteur de la Ville morte un exemplaire des Perles rouges, les poèmes consacrés à la ville défunte de Versailles, et lui récit quelques vers composés en son honneur. Mais Montesquiou veut pour l’ami italien une consécration spectaculaire, publique.

[26] C’est à ce moment-là qu’entre en scène une étoile venue de l’Orient, apparue sur le ciel parisien avec la caravane des Ballets russes, Ida Rubinstein, qui avait bouleversé Montesquiou l’année précédente. Robert transmet sa ferveur à D’Annunzio, qui ignorait même le nom de la danseuse. Le Vate se précipite à l’Opéra où on programme une réplique de Cléopâtre. Au retour, le poète ne peut contenir son enthousiasme et écrit tout de suite une dépêche au comte : « Je viens de voir Cléopâtre, je ne domine pas mon trouble, que faire ?» Robert est péremptoire : il faut composer une œuvre capable d’exalter les talents uniques de Ida Rubinstein, dont l’interprétation mettra à son tour en valeur le génie visionnaire de l’auteur. « Telle fut l’origine du Mystère de Saint-Sébastien », écrira Montesquiou dans ses mémoires, fier d’avoir donné le baptême à cet accouplement divin. Le pacte artistique est scellé un jour de printemps au Palais Rose, présents : Montesquiou, Ida Rubinstein, D’Annunzio et la peintre américaine Romaine Brooks.

En septembre D’Annunzio et Romaine Brooks sont invités par le comte dans son château à d’Artagnan, dans une scénographie théâtrale, pour l’occasion une plaque de marbre commémore l’événement. La lune de miel entre les deux poètes se poursuit par des échanges élogieux. D’Annunzio parle des « heures incomparables» passées à d’Artagnan en compagnie du «plus noble des amis». Les louanges de Robert sont encore plus hyperboliques : « Je suis comme les chrétiens qui s’inclinent devant le Pape : vous êtes le mien. Du Castel d’Artagnan, votre serviteur orgueilleux ». Les lettres de Gabriel ne doivent pas être moins ardentes, s’il est vrai que le comte pense « les faire brûler, pour les mélanger à mes cendres, quand le jour sera venu ».

[27] Non content d’avoir suggéré Rubinstein comme interprète et Débussy pour la musique de Saint Sébastien, Montesquiou organise une conférence sur le roman de D’Annunzio Forse che sì, forse che no, juste traduit en français. Dans son discours il retrace la trame du roman de la terre et du ciel, suivant les évolutions de l’auteur dans le ciel de l’art, avec une brillante trouvaille il l’appelle « un aviateur du verbe». Le comte rêve le « Ciel viril de l’amitié » qui lie les deux pilotes : «faite de deux statures égales, de deux puissances pareilles, de deux libertés et de deux fidélités indomptables». En tant que poète, Montesquiou met en évidence les ciselures, les gemmes disséminées le long du livre, isole les fils d’une étoffe merveilleuse. Bien que, remarque le comte, il est vain disséquer un rouge-gorge dans l’espoir de découvrir, dans son cœur ou dans sa gorge, le secret de son chant. 

Le Maître, «l’homme suréminent», venu exprès d’Arcachon, assiste à l’écart, dans un coin de la salle, à son panégyrique. En signe de reconnaissance et d’amitié, il offre au conférencier une relique tirée de sa bibliothèque personnelle, un Pétrarque daté 1522.

Dans le séjour d’hiver à d’Artagnan, Montesquiou reçoit les brouillons du Martyr pour en corriger les erreurs et les irrégularités. Robert n’en signale que trois. «Trois seulement pour un long acte de quinze cents vers, Hélas! C’est trop peu. Relisez encore, ami patient», lui écrit D’Annunzio.

[28] Dans son abnégation à la cause, Montesquiou assiste douze fois au spectacle. À l’avant-première du Martyre de Saint-Sébastien, à ses côtés se trouvait Marcel Proust qui, dans une lettre au comte, rappelle ces «heures lumineuses et frémissantes» où il était uni au poignet de son ami «comme par une électrode métallique, je partageais vos enthousiasmes et j’étais agité de transports sur mon fauteuil comme s’il avait été électrique».

Après l’exaltation, les élans lyriques, l’engagement pour la cause de Saint Sébastien, entre D’Annunzio et Montesquiou naissent les premiers longs silences, suivis par désaccords. Ce qui les sépare est «un obstacle insurmontable» : la conception de l’amitié. Pour Gabriele «est le terrain de la liberté», tandis que pour Robert «c’est le seul terrain de l’enchaînement». Chacun a vécu cette union en restant fidèle à son propre théorème : D’Annunzio était désinvolte, libertin, ironique, avec la grâce et la poésie habituelles; Montesquiou était plus fidèle, monogame, puritain, intransigeant, morbide jusqu’à la jalousie, avec des élans de dévotion presque mystiques.

Dans le coffre de sa mémoire, Robert conserve fièrement, comme des reliques, les gestes, les belles expressions, les superbes lettres du Vate. A Molleu D’Annunzio tenait à côté de son lit un portrait de la comtesse de Castiglione, divinité adorée par Montesquiou; en face, sur le mur, une image de saint Sébastien avec en marge une strophe du comte. «Ces trois choses, disait le poète, sont les gardiennes de notre amitié», qu’il n’hésitait pas à définir «inexpugnable». Mais il n’avait pas compté avec les réprimandes sucrés de Montesquiou, qu’il accueillait avec une ironie désarmante : «Vous me couronnez de reproches si magnifiques que jamais je n’ai eu à me tempes des lauriers tant amers et tant délicatement tressés». Ce qu’au fond Montesquiou reproche au «Grand Maître» c’est de ne pas être «le Grand Ami».

[29] Grâce même à la médiation du comte Alexandre de Gabriac, les deux Dioscures de la beauté se sont réconciliés, comme «des eaux qui voisinent sans se confondre, en gardant leurs nuances…», rappelle Robert dans ses mémoires. Magnifique fruit de la concorde retrouvée, est la préface que D’Annunzio écrit à l’œuvre de Montesquiou sur la Castiglione, et la dédicace que l’auteur offre en ouverture du livre: «A Gabriele D’Annunzio. Son ami très fier, son admirateur très fervent Robert de Montesquiou».

La préface de D’Annunzio est un élégant bas-relief ciselé par la main habile du poète, dont le modèle peut à juste titre se vanter. L’étude de Montesquiou, on y lit, est d’abord un «livre musical», consacré à une beauté défunte, mais prise dans son plus grand éclat et donc rendue immortelle. Avec la Divine comtesse l’auteur a inventé un nouveau mythe, tout moderne, centré sur le mystère ineffable de la beauté, qui est à la fois une tyrannie et un joug.

De son inépuisable arsenal symboliste D’Annunzio dépeint l’auteur avec trois images. En hommage au Montesquiou belliqueux, descendant de Montluc, paladin de Siena, il l’imagine comme un vaillant chevalier de la Romagne dans la forteresse de Cesena, aux ordres de la noble guerrière Madonna Cia jusqu’à la mort. Dans son cas, c’est la comtesse de Castiglione, la dame à défendre avec acharnement contre les médisances et les outrages du temps. Les deux autres images sont tirées d’une ornithologie presque magique. Pour exalter le caractère divinateur du comte dans le domaine artistique, D’Annunzio le compare au bizarre «oiseau du miel» dont le cri attire l’attention des voyageurs dans l’Afrique subsaharienne pour les conduire à la ruche cachée. De même Robert a découvert et mis en lumière tant de beautés voilées ou simplement négligées de son époque. La dernière métamorphose aviaire du comte rapproche sa corporéité élancée aux ibis que Moïse, par un astucieux stratagème, emporta avec lui dans la guerre d’Éthiopie, dont les cris éloignèrent les serpents qui hantaient la région. C’est ainsi que Robert a passé toute sa vie à tempêter, à se battre en duel pour se défendre des poisons que les médisantes langues ont répandu sur son compte.

Dans ses Mémoires, Robert nous informe qu’avec la préface de D’Annunzio à la Divine Comtesse, «tout fut fini entre nous». Reconstruisant à rebours la parabole de leur amitié, Montesquiou reconnaît que le poète italien suivait un voyage divinatoire, que lui seul pressentait, ne se souciant pas des occasionnels compagnons qui pouvaient rester blessés par cette indomptable, inarrêtable marche vers l’éternité. De son côté D’Annunzio a dit à Montesquiou, non sans raison, que «il est son pire ennemi… Si vous aviez voulu, tout le monde vous aimerait». «Vous me faites bien peur», répondit fièrement le comte Robert.

Pour sceller leur amitié, en 1910 Montesquiou avait destiné par testament à D’Annunzio le portrait de la comtesse de Castiglione, écrivant cette dédicace ailée au dos du tableau :

À l’Illustre Maître

              Gabriele D’Annunzio

à mon suréminent Ami,

J’offre l’Image sublime et navrée

de Celle qui fut la sienne pour la Patrie et la Poésie

et qui lui appartiendra pour le don des Fastes

où j’inscrirai leurs deux noms.

Don, par elle, posthume, par Moi, vivant

                        Robert de Montesquiou